Une mystique bouddhique des pauvres
«Lorsque je contemple l’enseignement, la pratique, la foi
et l’illumination dans la doctrine véritable du bouddhisme de la Terre pure,
ils apparaissent comme les bénéfices accordés par le Tathâgata1 dans sa Grande Compassion. Donc, qu’il
s’agisse de la cause ou de l’effet (de naissance dans la Terre pure), il n’y
a rien qui ne soit don accompli de l’Esprit du Vœu pur du Tathâgata. Et
puisque la cause est pure, l’effet aussi est pur. Nous devons le savoir».
Shinran Shônin (1173-1261)2.
Introduction
En France aujourd’hui, quiconque commence un article sur
la mystique bouddhique, attend probablement une présentation de la tradition
zen ou peut-être une analyse des diverses pratiques qui caractérisent l’une
ou l’autre école du bouddhisme tibétain. C’est que, au cours des dernières
décennies, de nombreux Français, souvent déçus par leur expérience du
christianisme, se sont tournés essentiellement vers ces deux formes de
bouddhisme pour y chercher un chemin de vie intérieure. Il faut aussi
reconnaître que les images fournies par les média renforcent cette tendance à
associer la mystique bouddhique à la maîtise de soi, à la discipline mentale
etc. qui, dans l’imaginaire occidental, caractérisent ces deux traditions.
Autrement dit, les voies que propose le bouddhisme zen et le bouddhisme
tibétain peuvent donner l’impression d’être relativement exigeantes et donc
réservées, dans un certain sens, aux individus doués d’une «richesse
spirituelle» réelle. Le rôle que l’homme doit jouer dans sa propre démarche
spirituelle est mis en évidence. Cette valorisation de diverses formes de
pratiques contemplatives bouddhiques s’accompagne souvent d’un intérêt
renouvelé pour les grands mystiques chrétiens qui constitueraient, pour les
personnes soucieuses de mettre en évidence l’unité transcendante de toutes
les religions, des ponts entre christianisme et bouddhisme grâce à leur
expérience immédiate de l’Ultime.
Dans cet article pourtant je ne parlerai ni du bouddhisme
zen, ni du bouddhisme tibétain, ni d’une mystique qui exigerait une grande
capacité spirituelle et une véritable assiduité dans la pratique. Ce n’est
évidemment nullement pour les mettre en question, mais simplement pour
montrer que dans la grande tradition bouddhique, il est une autre forme de
mystique, inconnue de la plupart des occidentaux, et qui se fonde sur la
conscience que l’homme peut avoir de sa propre faiblesse, de son incapacité
de s’adonner à des prouesses qui l’assureraient d’une véritable croissance
spirituelle. Cette mystique, que l’on pourrait appeler une «mystique des
pauvres» 3 représente l’aboutissement de toute une
évolution qui s’est faite en Chine et au Japon au sein du bouddhisme de la
Terre pure (ou Amidisme), une des tendances principales du bouddhisme du
Mahayana (Grand Véhicule )4. Shinran Shonin (1173-1262), qui a mené cette
évolution à son terme, est parfois appelé le Martin Luther du bouddhisme japonais
car il pense que l’homme ne peut en rien participer activement au processus
de son propre salut. Tout est accompli en lui, et totalement indépendamment
de lui, par le Bouddha Amida. Cette intuition nous laisse percevoir une
connivence possible entre l’expérience mystique la plus profonde de l’homme
qui se fie totalement à l’Amida et l’expérience chrétienne. Mais il faut
toujours garder à l’esprit que la tradition amidiste se situe à l’intérieur
du bouddhisme du Grand Véhicule, là où, au niveau de la vérité plénière, tout
discours qui impliquerait l’altérité n’est que relatif.
Puisque l’essentiel de cette tradition est sans doute
inconnu aux lecteurs, il sera utile dans un premier temps d’expliquer
l’origine de l’Amidisme. Dans un deuxième temps nous tournerons notre regard
vers quelques-uns des grands «patriarches» de la tradition de la Terre pure
en Inde et en Chine. Cela nous permettra de voir comment cette nouvelle
«mystique des pauvres» a pris forme petit à petit à travers les siècles dans
des cultures très différentes les unes des autres. Enfin, nous réfléchirons à
l’expérience et à l’enseignement des maîtres japonais, surtout à ceux de
Shinran Shônin. Ce dernier, en effet, a complètement bouleversé le monde
bouddhique de son époque et a exercé une influence si considérable sur le
peuple japonais qu’elle continue jusqu’à nos jours. L’école qui se réclame de
lui est parmi les plus importantes du Japon, nettement plus importante, si on
en juge par le nombre d’adhérents, que le zen. Ces trois premières parties
permettront au lecteur de mieux comprendre la réflexion, qui sera ma
conclusion, sur le cœur de cette «mystique bouddhique des pauvres».
L’origine du bouddhisme de la Terre pure
Ceux qui sont quelque peu familiers du bouddhisme
connaissent déjà l’histoire de Shakyamuni, né en Inde du Nord il y a 2500
ans, et qui doit à une expérience spirituelle extraordinaire d’avoir reçu le
titre de «Bouddha» ou d’«Eveillé» et les quatre nobles vérités de son
enseignement 5. Ils seront aussi au courant de quelques-uns
des développements les plus importants de cette tradition et qui expliquent
les divisions dont elle souffre encore de nos jours. Mais comment définir
exactement le bouddhisme de la Terre pure? Et d’où vient le Bouddha Amida qui
y est l’objet principal de vénération? S’agit-il vraiment du bouddhisme ou en
est-ce une forme déviante créée sous l’influence de sensibilités religieuses
qui n’ont rien en commun avec l’enseignement du Bouddha lui-même? Pour
répondre à ces questions il faut rappeler quelques points fondamentaux
concernant le Bouddha et la vision bouddhiste «classique» du monde et de la
condition humaine.
Tout d’abord il faut savoir que les textes les plus
anciens de la tradition bouddhique postulaient l’existence consécutive, dans
notre monde, de plusieurs Bouddhas. Ces Bouddhas, dont le dernier venu était
Shakyamuni, avaient en commun le but de faire connaître à tous les êtres
vivants de notre monde la loi libératrice exprimée dans les quatre nobles
vérités. Mais les hommes de ce monde ont beaucoup de mal à comprendre, au
sens plein du terme, ces vérités, et à les intégrer à leur vie quotidienne.
En effet, ce sont des êtres qui, dans leur quête de la vérité, sont bousculés
et détournés de la Voie par leurs passions et leurs illusions. Cela veut dire
en d’autres termes que la terre (ou le monde) sur lequel ces Bouddhas ont
exercé leur influence est une «terre impure», une terre où coexistent la
vérité exposée par ces Bouddhas et les passions qui la cachent aux hommes et
qui la rendent parfois inaccessible.
Or, selon la cosmolgie bouddhique, il existe aussi
beaucoup d’autres mondes, chacun avec son propre Bouddha qui, comme
Shakyamuni l’a fait pour l’homme de notre époque (c’est-à-dire de notre
période cosmique), enseigne la vérité aux êtres qui y habitent. Parmi ces
mondes, il y en a qui sont impurs comme le nôtre, mais il existe aussi des
mondes où les êtres ne sont pas encombrés par les passions. Les êtres heureux
qui y vivent, arrivent immédiatement à l’Eveil en entendant la parole de leur
Bouddha. Ce sont, un un mot, des «terres pures». Et le Bouddha de l’une de
ces terres s’appelle (en sanscrit) Amitâbha ou Amitâyus, ce qui veut dire
«Lumière incommensurable» ou «Longévité incommensurable». Dans la
transcription japonaise, les trois premières syllabes de ces deux noms
deviennent Amida, d’où l’autre nom de la tradition de la Terre pure,
l’Amidisme.
Dans ce qui vient d’être dit sur la Terre pure, il y a
pourtant une chose à ajouter: Amida «règne» sur sa Terre pure et il conduit
tout être vivant qui y naît, à l’Eveil. Ceci est très bien pour ces êtres là,
mais les homme nés dans la terre impure que nous connaissons sont toujours
assujettis à leurs passions. Et c’est vers le Bouddha Shakyamuni qu’il leur
faut se tourner s’ils veulent suivre le chemin difficile qui mène à l’Eveil.
En bref, cette histoire d’une Terre pure est bien belle, mais elle semble au
premier abord n’avoir aucun rapport avec les être de notre monde.
Pourtant dans l’énorme canon bouddhique, on peut trouver
un groupement de sûtra qui racontent toute l’histoire d’Amida, de sa Terre
pure et, ce qui est pour nous d’une importance capitale, du lien qui existe
entre d’un côté ce Bouddha et sa Terre et, de l’autre, les êtres de toutes
les autres terres du vaste univers bouddhique, y compris la nôtre 6. Ce sont ces sûtra •• qui font le pont, pour ainsi
dire, entre la Terre pure d’Amida et la terre impure de notre expérience et
qui constituent donc la base de ce qui allait devenir l’un des courants de
pensée les plus importants de toute l’histoire du bouddhisme.
C’est dans «le Grand sûtra de la vie infinie» 7, traduit en chinois en 252 de notre ère, que
nous trouvons le récit, fait par le Bouddha Shakyamuni lui-même, de l’origine
d’Amida. Ce récit est donné en réponse à une question posée par Ananda, l’un
de ses disciples préférés. Un jour, voyant l’exceptionnelle luminosité de
Shakyamuni, Ananda l’interroge sur la cause de cet état. Le Bouddha adresse
ses félicitations à son disciple pour l’intelligence qu’il montre en posant
cette question et souligne que ce qui suit sera un enseignement d’une extrême
importance car il manifestera à tous les êtres vivants le moyen d’obtenir le
véritable bonheur.
Shakyamuni raconte que d’innombrables kalpa (périodes cosmiques
d’une durée incalculable) auparavant, au temps du Bouddha Lokesvara-râja, un
roi, qui avait entendu l’enseignement de ce dernier, a décidé de se faire
moine et a tout abandonné. Devenu moine, il a pris le nom de Dharmâkara, et a
demandé à Lokesvara-râja de lui révéler les différents aspects des myriades
de terres qui constituent l’univers. Il a médité sur ces terres pendant de
nombreux kalpa et a finalement formulé dans son esprit une terre idéale,
surpassant toutes les autres en qualité, et sur laquelle il règnerait en tant
que Bouddha. Dharmâkara a calculé en même temps quelles pratiques devraient
être accomplies pour constituer cette terre, puis il a prononcé 48 vœux
exprimant d’abord sa propre résolution d’accumuler les mérites en question et
ensuite les conditions auxquelles il accepterait de devenir Bouddha 8.
Shakyamuni continue et explique qu’en réalité Dharmakara a
déjà accompli les pratiques nécessaires, devenant ainsi le Bouddha Amida qui
règne sur son Paradis, et ce depuis des kalpa. Ceci avait un sens
extraordinaire pour l’homme de notre monde, car parmi les vœux prononcés par
Dharmâkara se trouve celui-ci:
«Si, moi devenu Bouddha, tous les êtres vivants dans
toutes les directions de l’univers qui, de tout leur cœur, se réjouissent
dans la foi et désirent renaître en ma terre, n’y renaissent pas, même avec
seulement dix nenbutsu, je ne veux pas du parfait Eveil »9…
Il est important de noter ici que les idéogrammes dont est
composé le terme sino-japonais du nenbutsu sont très ambigus, d’où la
possibilité de tout le développement doctrinal ultérieur au sein de la
tradition de la Terre pure. Le sens fondamental de nenbutsu est de «méditer
sur le Bouddha», ce qui est fidèle au sanscrit original (buddhânusmrti).
Cette pratique méditative (ou contemplative) était en fait assez difficile et
réservée à des adeptes déjà très avancés sur la voie bouddhique. Plus tard,
pourtant, le même terme a été utilisé pour indiquer l’invocation du nom
d’Amida dans la formule «Namu Amida butsu» (Vénération au Bouddha Amida), une
pratique très simple et donc accessible aux fidèles incapables de poursuivre
une voie qui exigeait des exercices spirituels plus difficiles. On voit déjà
là les racines de notre «mystique bouddhique des pauvres».
Le cœur de la doctrine de la Terre pure est l’idée
suivante: l’homme de notre monde, qui aura toujours du mal à atteindre
l’Eveil à cause de ses propres passions, peut se tourner dans la foi vers
Amida, pratiquer le nenbutsu et ainsi renaître dans sa prochaine vie dans la
Terre pure de ce Bouddha plein de compassion. Là, il verra Amida, face à
face, entendra son enseignement et le comprendra alors immédiatement dans
toute sa profondeur; car dans cette Terre pure il n’existe ni illusion, ni
passions aveuglantes.
Evolution de la doctrine de la Terre pure
Les maîtres indiens
Nâgârjuna (entre 150-250 après Jésus Christ)
Le grand maître, qui a jeté le jalon de la doctrine de la
Terre pure, était Nâgârjuna, sans doute l’un des penseurs les plus importants
de l’humanité. Pas moins de huit écoles bouddhiques en Extrême-Orient le
considèrent comme leur fondateur. C’est en écrivant sur un des stades les
plus avancés de la voie du bodhisattva (proposée surtout dans le bouddhisme
du Grand Véhicule), que Nâgârjuna a fait un commentaire qui allait devenir
l’un des piliers de toute la réflexion de la tradition de la Terre pure.
C’est dans le Dasabhûmikavibhasa10 qu’il explique que, dans ce monde, il y
a des routes très difficiles sur lesquelles il faut voyager à pied et qui
sont, en conséquence, très fatigantes. En même temps pourtant, dit-il, il
existe des voies fluviales et maritimes sur lesquelles on peut voguer sans
dépenser son énergie. La voie du bodhisattva, fait-il remarquer, est
semblable. Sur cette voie, on peut se discipliner en s’adonnant à des
pratiques austères et longues afin d’atteindre son but; mais on peut
atteindre le même but beaucoup plus facilement et rapidement, en se tournant
vers le Bouddha dans la foi. Nâgârjuna a appelé la première de ces deux
possibilités «la pratique difficile» et la deuxième «la pratique facile». Il
semble que pour lui la «pratique difficile» ait été préférable, celle dite
«facile» étant réservée aux bodhisattvas moins doués. Mais il faut toujours
garder à l’esprit qu’à cette époque, même cette pratique facile était en
réalité assez exigeante, car le fait de se tourner vers le Bouddha dans la
foi impliquait une certaine maîtrise de soi, qui se traduisait par une
contemplation du Bouddha, c’est-à-dire par la pratique du nenbutsu dans le
premier sens du mot (nenbutsu contemplatif). Parler de pratique facile ne
signifiait donc pas évoquer une pratique véritablement accessible au plus
grand nombre.
Vasubandhu (quatrième siècle de notre ère)
Environ deux siècles après Nâgârjuna, un autre grand
maître indien, Vasubandhu, a élaboré une solide méthode de pratique du
nenbutsu, ce qui allait ouvrir la voie à des développements ultérieurs au
sein de la tradition de la Terre pure. Selon lui, quiconque se tourne vers
Amida dans la foi doit s’adonner aux cinq exercices spirituels 11 :
- rendre
hommage à l’image d’Amida;
- louer
le nom d’Amida en l’invoquant dans la formule du nenbutsu (Namu Amida
butsu);
- désirer
et chercher avec un esprit unifié la renaissance dans la Terre pure;
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